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Le plaisir, l'habitude et l'austérité

La route quittait par le sud la ville bruyante et immense et ses rangées apparemment sans fin de nouveaux bâtiments. Cette route était encombrée de cars, de voitures et de chars à bœufs et de centaines de cyclistes qui sortaient du bureau et rentraient chez eux, l'air harassé après une longue journée d'un travail routinier qui n'avait aucun intérêt pour eux.

Nombre d'entre eux s'arrêtaient à un marché en plein air le long de la route pour acheter de mauvais légumes. Au fur et à mesure que nous pénétrions dans les faubourgs de la ville, des arbres d'un beau vert profond apparaissaient de chaque côté de la route, lavés par les dernières fortes pluies. A notre droite, le soleil se couchait, énorme boule d'or au-dessus des collines lointaines. On voyait de nombreuses chèvres entre les arbres, et leurs chevreaux qui se poursuivaient. La route passait devant une tour du 15ème siècle qui s'élevait, rouge et altière, parmi des ruines Hindoues et Mongoles. De très anciens tombeaux étaient disséminés ici et là et une magnifique arcade en ruine rendait compte d'une gloire lointaine.


La voiture s'arrêta et nous fîmes la route à pied. ,Un groupe de paysans rentrait des champs. Il n'y avait que des femmes et après une longue journée de travail épuisant, elles chantaient en cadence. Dans cette campagne paisible, leurs voix s'élevaient, claires, vibrantes et joyeuses. Comme nous approchions, elles cessèrent timidement de chanter, mais reprirent leur chant dès que nous les eûmes dépassées.


La lumière du soir tombait sur les collines légèrement ondulées et les arbres se découpaient sombrement contre le ciel nocturne. Sur un énorme rocher qui saillait, on voyait les remparts écroulés d'une ancienne forteresse. Une étonnante beauté baignait le pays et nous entourait de toutes parts, pénétrant chaque parcelle de la terre et les sombres recoins de nos cœurs et de nos esprits. Seul compte l'amour, non pas l'amour de Dieu ou celui de l'homme ; car l'amour n'est pas divisible. Un gros hibou s'envola silencieusement et passa devant la lune, un groupe de villageois cultivés parlaient d'un ton haut, discutant pour savoir s'ils iraient ou non au cinéma en ville. Ils faisaient un certain tapage et occupaient agressivement la moitié de la route.


La douceur du clair de lune était très agréable, et sur le sol, les ombres étaient nettes et précises. Un camion arriva avec grand fracas, faisant retentir son avertisseur menaçant. Mais il disparut bientôt, laissant cette campagne dans le charme de cette soirée et dans la solitude immense.


C'était un jeune homme réfléchi et en pleine santé, d'une trentaine d'années, qui était fonctionnaire dans un ministère. Son travail ne lui déplaisait pas trop, expliqua-t-il, car tout bien considéré, il avait un salaire relativement élevé et un avenir prometteur. Il était marié et avait un fils de quatre ans qu'il avait voulu emmener, mais sa femme lui avait fait remarquer qu'il dérangerait.


— J'ai assisté à une ou deux de vos causeries, dit-il, et si vous le permettez, j'aimerais vous poser une question. J'ai pris certaines mauvaises habitudes qui me dérangent et dont j'aimerais me défaire. Il y a maintenant plusieurs mois que je m'y emploie, mais sans le moindre succès. Que dois-je faire?


Considérons tout d'abord l'habitude en tant que telle, sans lui apposer les notions de bon ou de mauvais. Le fait de cultiver une habitude, si bonne et respectable soit-elle ne fait qu'appauvrir l'esprit. Qu'entendons-nous par habitude? Essayons de le préciser, sans nous en tenir uniquement aux simples définitions.


— L'habitude est un acte que l'on répète souvent.


C'est un élan qui fait agir dans une certaine direction, agréable ou désagréable, que l'on peut avoir consciemment ou inconsciemment, en y pensant ou sans y penser. Est-ce exact?


— Oui, c'est exactement cela.


Certains ressentent le besoin de café au réveil et s'ils n'en ont pas, il leur vient une migraine. Leur corps n'en avait pas besoin au début, mais il s'est peu à peu accoutumé au goût agréable et stimulant du café, et il souffre maintenant lorsqu'il en est privé.


— Mais le café est-il une nécessité? Qu'entendez-vous par nécessité? — Une bonne nourriture est nécessaire à une bonne santé.


Sans nul doute. Mais le palais s'habitue à un certain genre de nourriture et le corps se sent frustré et anxieux lorsqu'il n'a pas ce à quoi il est habitué. Le fait de rechercher un certain type de nourriture indique - ne croyez- vous pas? - qu'une habitude a été prise, une habitude qui repose sur le plaisir et le souvenir de ce plaisir.


— Mais comment mettre un terme à une habitude agréable? C'est relativement facile si l'habitude est déplaisante, mais mon problème c'est plutôt de mettre fin à celles qui sont agréables.


Comme je l'ai dit, nous ne considérons pas les habitudes en termes de plaisir ou de déplaisir, ni le moyen de se défaire de l'une ou de l'autre, mais nous essayons de com- prendre l'habitude en tant que telle. L'habitude est liée au plaisir et au besoin de perpétuer ce plaisir. L'habitude découle du plaisir et de la mémoire de ce plaisir. Une expérience déplaisante à l'origine peut devenir éventuellement une habitude agréable et « nécessaire ». Mais essayons d'aller un peu plus loin. Quel est votre problème?


— parmi d'autres habitudes, celle de m'adonner aux


plaisirs de la chair est devenue la plus puissante et la plus accaparante. J'ai essayé d'y mettre bon ordre par l'autodiscipline, par des régimes, en faisant certains exercices et ainsi de suite, mais en dépit de tous mes efforts l'habitude est toujours là.


Il n'y a peut-être pas d'autre moyen de libération dans votre vie, ni d'intérêt puissant. Votre travail vous ennuie sans doute, sans que vous le sachiez. Et la religion n'est probablement pour vous qu'un rituel répétitif, un ensemble de dogmes et de croyances totalement dépourvu de sens. Si vous êtes intérieurement contrarié, frustré, la sexualité devient alors votre unique moyen de libération. Avoir une vivacité intérieure, considérer votre travail d'une façon nouvelle, ainsi que la société et ses ab- surdités, découvrir par vous-même le véritable sens de la religion - c'est là ce qui peut libérer l'esprit de l'esclavage des habitudes.


— Il fut un temps où je m'intéressais à la religion et à la littérature, mais je n'ai plus de temps pour tout cela maintenant, car mon travail occupe tout. Ce travail ne me rend pas vraiment malheureux, mais je me rends compte qu'assurer sa subsistance n'est pas tout dans la vie et il se peut que, comme vous le dites, si je pouvais trouver du temps pour des intérêts plus vastes et plus profonds, cela m'aide à vaincre cette habitude qui me dérange.


Comme nous venons de le dire, l'habitude est la répétition d'un acte agréable suscitée par la stimulation des souvenirs et des images évoqués par l'esprit. Les sécrétions glandulaires et leurs conséquences, comme dans le cas de la faim, ne forment pas une habitude mais constituent le processus normal de l'organisme humain. Mais lorsque l'esprit s'abandonne à la sensation, stimulé par les pensées et les images, on peut dire à coup sûr que c'est le début de l'habitude. La nourriture est nécessaire, mais le fait de réclamer un certain genre de nourriture repose sur l'habitude. Comme il trouve du plaisir dans certaines pensées ou certains actes, subtils ou cruels, l'esprit cherche à les perpétuer et suscite ainsi l'habitude. Un acte que l'on répète, comme ce- lui de se brosser les dents le matin, devient une habitude lorsqu'on le fait sans y prêter d'attention. C'est l'attention qui libère l'esprit de l'habitude.


— Voulez-vous dire que nous devons refuser tout plaisir?


Non. Il ne s'agit pas de refuser ou d'acquérir quoi que ce soit, il s'agit de com- prendre parfaitement bien ce qu'implique l'habitude. Et il faut également comprendre les problèmes du plaisir. Nombre de sannyasis, de yogis, de saints, ont refusé le plaisir. Ils se sont torturés et ont obligé leur esprit à résister, à être insensible au plaisir sous toutes ses formes. C'est un plaisir de voir la beauté d'un arbre, d'un nuage, d'un clair de lune sur la rivière, ou d'un être humain. Et nier ce plaisir, c'est nier la beauté.


Il existe aussi des gens qui rejettent ce qui est laid et s'accrochent à ce qui est beau. Ils veulent rester dans le merveilleux jardin qu'ils ont construit, en refusant le bruit, la puanteur et la brutalité qui existent de l'autre côté du mur. Ils y réussissent très souvent ; mais il n'est pas possible de refuser la laideur et de conserver la beauté sans devenir vide et insensible. Il faut être sensible à la douleur comme à la joie et non pas renoncer à l'un au profit de l'autre. La vie, c'est tout à la fois la mort et l'amour. Aimer, c'est être vulnérable, sensible, et les habitudes donnent naissance à l'insensibilité et détruisent l'amour.


— Je commence à voir la beauté de ce que vous dites. Il est exact que je me suis rendu stupide et ennuyeux. Auparavant j'adorais aller dans les bois écouter le chant des oiseaux, ou observer le visage des gens dans les rues, et je me rends compte aujourd'hui de ce que les habitudes ont fait de moi. Mais qu'est-ce que l'amour?


L'amour n'est pas seulement le plaisir, cette chose de la mémoire, c'est un état de vulnérabilité et de beauté intenses qui disparaît lorsque l'esprit élève les murailles d'une activité dont il est le centre. L'amour, c'est la vie, et c'est aussi la mort. Nier la mort et ne voir que la vie, c'est nier l'amour.


Je commence vraiment à pénétrer intuitivement dans tout ceci, et en moi-même. Sans l'amour, la vie devient véritablement mécanique et routinière. Mon travail au bureau est en grande partie mécanique ainsi d'ailleurs que le reste de ma vie. Je suis pris dans l'engrenage de la routine et de l'ennui. Je dormais et je dois maintenant me réveiller.


Le simple fait de constater que vous étiez endormi est en soi un état d'éveil, il n'est pas besoin de volonté. Mais allons encore un peu plus loin. Il n'est pas de beauté sans austérité, n'est-ce pas?


— Je ne vous suis plus du tout.


L'austérité ne réside pas dans un symbole ou un acte extérieur: porter un pagne ou une robe de moine, ne prendre qu'un repas par jour, ou vivre en ermite. Une telle simplicité disciplinée, aussi rigoureuse soit-elle, n'est pas l'austérité. Ce n'est qu'un spectacle pour l'extérieur sans réalité interne. L'austérité, c'est la simplicité de la solitude intérieure, la simplicité de l'esprit délivré de tout conflit, qui n'est plus la proie du désir, même le désir du plus élevé. Sans cette austérité, il ne peut y avoir d'amour. Et la beauté participe de l'amour. - Jiddu Krishnamurti


Note 6 - Le plaisir, l'habitude et l'austérité - Commentaire sur la vie tome 3

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