Sans la bonté et l'amour, l'éducation n'est rien
Assis sur une estrade, il jouait d'un instrument à sept cordes devant une petite assemblée de spectateurs qui connaissaient fort bien ce genre de musique classique. Ils étaient assis sur le sol face à lui, tandis que quelqu'un d'autre, au pied de l'estrade, jouait d'un autre instrument qui avait seulement quatre cordes. C'était un homme jeune qui maîtrisait parfaitement les sept cordes et la musique complexe.
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Il improvisait entre chaque morceau, puis venait le morceau proprement dit, à partir duquel il improvisait également. Il était impossible de l'entendre jouer deux fois un morceau de la même façon. Les morceaux n'étaient pas chantés, mais certains accords permettaient une grande latitude et le musicien pouvait improviser autant qu'il le désirait, et plus les combinaisons et les variations étaient nombreuses, plus le talent du musicien apparaissait. Les mots étaient incompatibles avec l'instrument à cordes mais tous ceux qui étaient présents connaissaient ces mots et ils les remplissaient d'extase. Avec des mouvements de la tête et des gestes gracieux de la main, les auditeurs suivaient parfaitement le rythme et d'un coup léger sur la cuisse ils marquaient la fin du morceau.
Le musicien avait fermé les yeux et s'était totalement absorbé dans sa liberté créatrice et dans la splendeur de la musique. La coordination était parfaite entre ses doigts et son esprit. Et quels doigts! Fins et agiles, ils semblaient avoir leur vie propre. Ils atteignaient la fin d'un morceau, semblaient immobiles et reposés puis avec une incroyable rapidité ils jouaient un autre morceau dont les accords étaient totalement différents. Leur grâce et leur rapidité exerçaient sur vous une fascination presque hypnotique. Et que les sons produits par les cordes étaient mélodieux! Les doigts de la main gauche leur imposaient la tension voulue, tandis que ceux de la main droite les pinçaient avec une aisance et une maîtrise magistrales.
Au dehors, la lune brillait et les ombres sombres étaient totalement immobiles. De la fenêtre, on distinguait à peine le fleuve, flot d'argent contre les arbres noirs et silencieux sur l'autre rive. Quelque chose d'étrange s'était produit dans cet espace que l'on nomme l'esprit. Il avait regardé les gracieux mouvements des doigts du musicien, avait écouté les sons purs et mélodieux, avait observé les mouvements rythmiques de la tête et des mains du public silencieux. Et soudain l'observateur, l'auditeur, avait disparu. Il n'avait pas été mis à l'écart par les cordes mélodieuses, il était tout simple- ment absent. Ne restait plus que le vaste espace de l'esprit. Toutes les choses de la terre et de l'homme s'y trouvaient, mais à l'extrême limite extérieure, lointaines et pâlies.
A l'intérieur de cet espace où n'était rien, régnait un mouvement qui était celui de l'immobilité. C'était un mouvement large et profond, sans direction, sans but, qui partait des limites extérieures et se rapprochait du centre avec une force incroyable - un centre qui était partout à l'intérieur de cette immobilité, dans ce mouvement de l'espace. Ce centre est une solitude totale, inaltérée, inconnaissable, une solitude qui n'est pas isolément et qui n'a ni début ni fin. Elle trouve sa plénitude en elle-même, rien ne peut la rendre complète, ses limites extérieures sont en elles mais non faites par elles. Elle est là, et n'est pourtant pas perceptible pour l'esprit de l'homme. C'est la totalité, l'un, dont on ne peut s'approcher.
Ils étaient quatre garçons à peu près du même âge, de seize à dix-huit ans. Timides, ils avaient besoin d'encouragements mais une fois lancés ils avaient du mal à s'arrêter et leurs questions pressantes fusaient sans répit. On se rendait compte qu'ils en avaient discuté entre eux auparavant, et ils avaient noté certaines choses. Mais après avoir posé une ou deux questions, ils oublièrent complètement tout ce qu'ils avaient écrit, et les mots coulèrent alors rapidement, issus spontanément de leurs propres pensées. Bien qu'ils ne soient pas de famille aisée, ils étaient très correcte- ment et proprement vêtus.
— Lorsque vous vous êtes adressé aux étudiants, il y a deux ou trois jours, dit celui qui était le plus près, vous avez dit combien une éducation correcte était nécessaire si nous voulons être en mesure de faire face à la vie. J'aimerais que vous nous expliquiez ce que vous entendez par éducation correcte. Nous avons essayé d'en parler entre nous, mais nous n'arrivons pas à comprendre.
Quel genre d'éducation recevez-vous pour l'instant?
— Nous sommes en faculté, et on nous apprend tout ce qui est nécessaire à certains types de profession, répondit- il. Je serai ingénieur et mes amis ici présents étudient la physique, la littérature et l'économie. Nous suivons les cours indiqués, nous lisons les livres prescrits et si nous avons le temps nous lisons un roman ou deux. Et à l'exception du sport, nous passons la plupart de notre temps à étudier.
Pensez-vous que cela suffise pour acquérir une éducation correcte dans la vie?
— D'après ce que vous avez dit, ce n'est pas suffisant, répondit le second garçon. Mais c'est tout ce qui existe et nous avons ainsi l'impression de recevoir une éducation.
Apprendre simplement à lire et à écrire, cultiver sa mémoire et passer des examens, acquérir certaines capacités ou spécialités afin de trouver du travail - est-ce cela l'éducation?
— Tout cela n'est-il pas indispensable?
Il est en effet essentiel d'avoir des moyens corrects de gagner sa vie, mais là n'est pas la totalité de la vie. Il y a également la sexualité, l'ambition, l'envie, le patriotisme, la violence, la guerre, l'amour, la mort, Dieu, la relation de l'homme à son semblable, ce qui constitue la société - et tellement d'autres choses encore. Recevez-vous une éducation qui vous permette de faire face à cette affaire compliquée nommée la vie?
— Qui pourrait bien nous prodiguer ce genre d'éducation? demanda le troisième. Nos professeurs semblent tellement indifférents. Certains d'entre eux sont habiles et érudits mais aucun n'accorde la moindre pensée à ce genre de choses. On nous pousse à l'étude, et nous pourrons nous estimer heureux si nous obtenons nos diplômes. Tout devient tellement difficile.
— A l'exception de nos appétits sexuels, qui sont fort évidents, reprit le premier, nous ignorons tout de la vie. Tout nous semble si vague et si lointain. Nous entendons nos parents se plaindre de ce qu'ils n'ont pas assez d'argent, et nous nous rendons compte qu'ils sont pris dans certaines routines jusqu'à la fin de leurs jours. Alors vrai- ment, qui pourrait nous enseigner ce qu'est la vie?
Personne ne peut vous enseigner, vous êtes seuls à pouvoir l'apprendre. Il y a une énorme différence entre apprendre et être enseigné. Le fait d'apprendre a lieu tout au long de la vie, tandis que celui d'être enseigné se résume à quelques heures ou quelques années - et ensuite, votre vie durant, vous répétez ce qu'on vous a enseigné. Cet enseignement se transforme vite en cendres mortes et la vie, qui est chose vivante par excellence, devient alors le champ de bataille des efforts inutiles. On vous lance dans la vie sans que vous ayez eu le moyen ou le loisir de la comprendre ; et sans que vous sachiez de quoi il retourne, vous êtes déjà en plein dans la vie, mariés, liés à un travail, dans le tumulte incessant et cruel de la société. C'est dès la prime enfance qu'il faut comprendre la vie et non pas au dernier moment. Lorsque nous sommes de pseudo-adultes, il est presque trop tard.
Savez-vous ce qu'est la vie? Cela s'étend du moment de votre naissance à celui de votre mort, et peut-être au-delà. La vie est un tout immense et complexe, semblable à une maison où tout aurait lieu en même temps. Vous aimez et vous haïssez ; vous êtes avares, envieux, tout en ayant le sentiment que vous ne devriez pas l'être. Vous êtes ambitieux, et il y a soit la frustration soit la réussite qui suivent le cortège de l'anxiété, de la peur et de l'âpreté. Et tôt ou tard apparaît le sentiment de la futilité de tout cela. Et il y a aussi les horreurs sauvages de la guerre, et de la paix obtenue par la terreur. Il y a le nationalisme, la souveraineté, qui entretient la guerre. Il y a la mort au terme du chemin de la vie, et parfois quelque part au long de ce chemin. Il y a la quête de Dieu, avec ses croyances conflictuelles et les querelles entre les religions organisées. Il y a la lutte à mener pour trouver du travail et le garder, il y a le mariage, les enfants, la maladie et la prédominance de la société et de l'État. C'est tout cela, la vie, et c'est bien plus encore. Et c'est dans ce vaste gâchis que l'on vous lance. En général, vous vous noyez dans tout ce désordre, perdus et misérables ; et si vous survivez en parvenant à atteindre le sommet, vous faites toujours partie du gâchis général. C'est cela que nous appelons la vie: un combat incessant et douloureux, avec un éclat de joie occasionnel. Qui va vous enseigner tout cela? Ou plutôt, par quels moyens allez-vous l'apprendre? Car si même vous avez la capacité et le talent, vous êtes dévorés par l'ambition, par le désir de la célébrité, avec les frustrations et les souffrances que cela implique. C'est tout cela la vie, n'est-ce pas? Et c'est aussi la vie que de dépasser tout cela.
— Fort heureusement, nous ne savons encore pas grand-chose de toutes ces luttes, déclara le premier garçon, mais ce que vous nous en avez dit apparaît déjà en nous potentiellement. Je veux devenir un grand ingénieur, le meilleur d'entre tous, et pour cela il me faut travailler dur et rencontrer les gens appropriés. Je dois prévoir et préparer mon avenir. Car je veux faire mon chemin dans la vie.
C'est exactement cela! Chacun dit qu'il lui faut faire son chemin dans la vie ; chacun ne pense qu'à lui, que cela soit au nom des affaires, de la religion ou du pays. Vous voulez devenir célèbre, et c'est aussi ce que veut votre voisin, et le voisin de ce dernier. Il en est ainsi de tout le monde, du plus grand au plus misérable du pays. Et c'est ainsi que nous construisons des sociétés qui reposent sur l'ambition, l'envie et le désir d'acquérir, dans lesquelles tout homme est l'ennemi de son semblable. Et votre « éducation » ne vise qu'à vous adapter à cette société en voie de désintégration, à vous intégrer au cercle vicieux de ses structures.
— Mais que pouvons-nous y faire? demanda le second des garçons. Il me semble qu'il faut choisir entre s'adapter à cette société ou être détruit par elle. Envisagez-vous une alternative?
Pour l'instant, vous recevez une soi-disant éducation qui tend à vous adapter à cette société. On développe vos capacités afin de vous permettre de gagner votre vie dans ce cadre donné. Vos parents, vos éducateurs, votre gouvernement, tous se préoccupent de votre efficacité à venir et de votre sécurité matérielle, n'est-ce pas?
— Je ne sais pas ce que veut le gouvernement, lança le quatrième, mais nos parents dépensent tout l'argent qu'ils ont eu tant de mal à gagner pour nous permettre d'avoir des diplômes qui nous aideront à mieux gagner notre vie. Nos parents nous aiment.
Croyez-vous? Voyons cela. Le gouvernement veut faire de nous d'efficaces bureaucrates capables de diriger l'État, des travailleurs qualifiés de l'industrie qui maintiendront l'économie du pays, et des soldats bien entraînés pour tuer « l'ennemi ». C'est bien cela?
— Oui, je suppose que c'est la position du gouvernement. Mais nos parents sont différents et plus aimants: ils ne pensent qu'à notre bien-être et veulent faire de nous de bons citoyens.
En effet. Ils veulent que vous soyez de « bons citoyens », ce qui veut dire être respectablement ambitieux, ne jamais cesser de vouloir acquérir et donner libre cours à cette âpreté au gain socialement reconnue que l'on nomme la compétition, afin qu'eux-mêmes et vous connaissent la sécurité. C'est cela que l'on entend par être un « bon citoyen ». Mais est-ce bon, ou au contraire très mauvais? Vous dites que vos parents vous aiment, mais en est-il vraiment ainsi? Ce n'est pas là du cynisme de ma part. L'amour est une chose extraordinaire, et sans lui la vie est stérile. Vous pouvez posséder beaucoup et être au faîte du pouvoir, mais sans la beauté et la grandeur de l'amour, la vie n'est plus que souffrance et confusion. L'amour implique, n'est-il pas vrai, que ceux que l'on aime aient la liberté totale de se développer jusqu'à la plénitude, et d'être quelque chose de plus que de simples machines sociales. L'amour n'est jamais contrainte, qu'elle soit évidente ou cachée subtilement sous la menace des devoirs et des responsabilités. Les contraintes et l'emploi de l'autorité ne sont pas actes d'amour.
— Je ne crois pas que ce soit de cette sorte d'amour que voulait parler mon ami, dit le troisième garçon. Nos parents nous aiment, mais pas de cette façon. J'ai un camarade qui veut être artiste, mais son père veut qu'il entre dans les affaires et il menace de lui couper les vivres s'il ne lui obéit pas.
Ce que les parents appellent obéissance n'est pas l'amour, c'est une forme de contrainte et la société encourage les parents car ce qu'ils font est parfaitement respectable. Les parents ont hâte que leur enfant trouve un bon travail et gagne de l'argent. Mais avec une telle densité de population, il y a des milliers de candidats pour chaque emploi et les parents croient que leur fils ne pourrait jamais gagner sa vie en étant artiste-peintre. C'est pourquoi ils l'obligent à dépasser ce qu'ils considèrent comme un caprice déraisonnable. Ils estiment qu'il est nécessaire qu'il s'intègre à la société, qu'il soit respectable et ait une certaine sécurité. On appelle cela de l'amour. Est-ce vraiment de l'amour? Ou n'est-ce que de la peur, recouverte du mot « amour »?
— Lorsque vous présentez les choses ainsi, je ne sais plus quoi dire, répondit le troisième.
Pourrait-on les présenter autrement? Ce qui vient d'être dit est peut-être déplaisant, mais c'est un fait. Il est évident que cette soi-disant éducation qu'on vous dispense ne vous forme absolument pas à faire face aux complexités de la vie. Vous débutez dans la vie sans y être préparés et elle vous engloutit.
— Mais qui pourrait nous donner un type d'éducation propre à nous faire comprendre la vie? Nous n'avons pas d'enseignants de ce genre.
L'enseignant doit lui aussi être éduqué. Les gens plus âgés disent qu'il vous appartient à vous, la nouvelle génération, de créer un monde différent, mais ils n'en pensent pas un mot. Bien au contraire, ils s'appliquent avec beaucoup de soins et d'attention à vous fournir une « éducation » qui ne vise qu'à vous adapter aux structures millénaires, en ne les modifiant que très légèrement. Et même si leurs discours semblent dire le contraire, les professeurs et les parents avec l'appui du gouverne- ment et de la société dans son ensemble, font en sorte de vous apprendre à vous plier à la tradition, et à accepter l'ambition et l'envie comme étant des façons de vivre naturelles et normales. Ils ne sont pas le moins du monde à la recherche d'une nouvelle
façon de vivre et c'est en cela que l'éducateur lui-même aurait besoin d'être éduqué. La génération précédente a permis ce monde de guerres, ce monde de division et d'antagonisme entre l'homme et son semblable et la génération actuelle s'empresse de suivre ses traces.
— Mais nous voulons pourtant une éducation différente et correcte. Comment l'obtenir?
Il faut tout d'abord avoir conscience d'un fait très simple: à savoir que ni le gouvernement, ni vos enseignants actuels ni même vos parents n'ont le moindre désir de vous fournir une éducation correcte, car si tel était le cas le monde serait totalement différent et il n'y aurait plus de guerres. De sorte que si vous voulez une bonne éducation, il faut vous en occuper vous-mêmes. Et lorsque vous serez adultes, vous veillerez à ce que vos enfants reçoivent eux aussi une éducation correcte.
— Mais comment nous éduquer par nous-mêmes? Il faut que quelqu'un s'occupe de notre éducation.
Vous avez des professeurs qui vous enseignent les mathématiques, la littérature et ainsi de suite. Mais l'éducation est quelque chose de plus profond et de plus vaste que le simple fait de réunir des informations. L'éducation, c'est cultiver l'esprit de telle sorte que l'action ne soit pas égocentrique, c'est apprendre au long d'une vie à briser les murs élevés par l'esprit afin d'assurer sa sécurité, et qui donnent naissance à la peur et à toutes ses complexités. Pour vous éduquer correctement, il faut beaucoup étudier et n'être pas paresseux. Faites du sport, non pas pour triompher des autres, mais pour votre propre plaisir. Mangez correctement et maintenez-vous en bonne forme physique. Gardez l'esprit ouvert et vif et capable d'appréhender les problèmes de la vie, non pas en tant qu'Indien, que communiste ou que chrétien, mais en tant qu'être humain. Pour être bien éduqué, il faut avant tout se comprendre soi-même, et ne pas cesser d'apprendre sur soi-même. Lorsque vous cessez d'apprendre, la vie de- vient laide et douloureuse. Et sans la bonté et l'amour, il n'est pas de bonne éducation. - Jiddu Krishnamurti
Note 24 - Sans la bonté et l'amour, l'éducation n'est rien - Commentaire sur la vie tome 3