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Pourquoi ne suis-je pas perspicace ?

Il avait plu sans arrêt pendant une semaine entière ; la terre était boueuse et de larges flaques d'eau s'étalaient sur le sentier. Le niveau de l'eau avait augmenté dans les puits, et les grenouilles vivaient des moments merveilleux, coassant toute la nuit sans se lasser. La crue de la rivière portait atteinte à la sécurité du pont, mais les pluies étaient bienvenues en dépit du dommage qu'elles causaient.

Le temps, aujourd'hui, s'éclaircissait peu à peu, des zones de ciel bleu apparaissaient au-dessus de nous et le soleil matinal dispersait les nuages. Il faudrait des mois avant que les feuilles fraîchement lavées des arbres soient à nouveau recouvertes de cette fine poussière rouge. Le ciel était maintenant d'un bleu si intense que cela vous obligeait à vous arrêter et à vous étonner. L'air était plus pur et il n'avait fallu qu'une semaine pour que la terre verdisse. Dans cette lumière matinale, tout était empreint de paix.


Un perroquet s'était perché sur la branche morte d'un arbre proche. Parfaitement immobile, il ne lissait pas son plumage, seuls ses yeux vifs étaient en mouvement. Il était d'un vert délicat, avec un bec d'un rouge brillant et une longue queue d'un vert plus pâle. On avait envie de le toucher, de caresser ces couleurs magnifiques, mais au moindre mouvement il se serait envolé. Bien qu'il soit totalement immobile, lumière verte pétrifiée, on sentait qu'il était intensément vivant et il semblait animer la branche morte sur laquelle il était posé. Il était d'une si étonnante beauté que cela vous coupait le souffle et vous osiez à peine le quitter des yeux de peur qu'il ne disparaisse en un éclair.


On voit des dizaines de perroquets, qui volent de façon désordonnée, ou posés sur les fils ou encore égaillés dans les champs rouges où pousse le maïs tendre et nouveau. Mais ce perroquet-là semblait être le point de convergence de toute vie, de toute beauté et de toute perfection. Il n'y avait rien d'autre que cette vi- vante tache de vert sur la branche sombre contre le ciel bleu. Vous n'aviez plus ni mots ni pensées dans la tête ; vous n'aviez même pas conscience du fait que vous ne pensiez pas. Une telle intensité vous faisait venir les larmes aux yeux et vous obligeait à cligner des paupières - et ce clignotement même risquait d'effrayer l'oiseau et de le faire s'envoler! Mais il restait là, sans bouger, très lisse, très élancé, chaque plume à sa place.


Il ne devait s'être écoulé que quelques minutes mais elles recouvraient toute la journée, l'année et la totalité du temps. Toute la vie semblait contenue dans ces quelques minutes, sans fin ni début. Ce n'était pas là une expérience à conserver dans la mémoire, chose morte que seule la pensée garderait vivante, cette pensée qui est elle aussi mourante. C'était quelque chose de totalement et pleinement vivant, qui ne se peut trouver parmi les choses mortes.


Un appel parvint de la maison au fond du jardin et la branche morte fut soudain désertée.


Ils étaient trois, une femme et deux hommes, encore jeunes, n'ayant sans doute pas encore trente ans. Ils étaient venus très tôt, soigneusement baignés et vêtus, et ils n'étaient pas, de toute évidence, de ceux qui ont de l'argent. Leurs visages rayonnaient de réflexion, et leurs yeux clairs et simples étaient dépourvus de cette expression voilée que confère une grande instruction. La dame était la sœur de l'un des deux hommes, l'autre étant son époux. Nous nous assîmes sur un tapis entièrement brodé de rouge. La circulation faisait un bruit d'enfer, il fallut fermer une fenêtre mais l'autre s'ouvrait sur un jardin bien protégé où un arbre déployait ses branches immenses. Ils étaient un peu timides mais s'exprimeraient bientôt librement.


— Bien que nous venions de familles aisées, nous avons tous trois choisi de mener une vie très simple, sans prétention, déclara le frère. Nous vivons près d'un petit village, nous lisons et peu et sommes surtout enclins à la méditation. Nous n'avons pas le moindre désir d'être riches, et nous avons à peine de quoi vivre. J'ai une certaine connaissance du sanscrit, mais j'hésite à citer les Écritures de façon péremptoire. Mon beau-frère est plus studieux que moi, mais nous sommes tous deux trop jeunes pour être érudits. Le savoir en soi n'a que fort peu de signification, il n'est utile qu'en ce qu'il peut nous aider, nous maintenir sur la bonne voie.

Je me demande si le savoir est utile. Ne se pourrait-il pas qu'il soit un obstacle?


— Comment le savoir pourrait-il jamais être un obstacle? demanda-t-il avec une certaine anxiété. Le savoir ne peut être qu'utile.


Utile de quelle façon?


— Cela aide à trouver Dieu, à mener une vie droite et vertueuse.


Vraiment? Un ingénieur doit posséder un certain savoir pour construire un pont, pour mettre au point des machines, et ainsi de suite. Le savoir est indispensable à ceux qui s'occupent de l'ordre des choses. Le physicien doit posséder un savoir, cela fait partie de son éducation et de son existence même car sans cela il ne pourrait aller de l'avant. Mais le savoir libère-t-il et prépare-t-il l'esprit à la découverte? Même si le savoir est indispensable pour utiliser ce qui a déjà été découvert, le savoir n'entre pourtant pas dans l'état propice à la découverte.


— Sans le savoir je pourrais m'écarter du chemin qui mène à Dieu.


Et pourquoi ne vous en écarteriez-vous pas? Ce chemin est-il si clairement défini et le but si précis? Et qu'entendez-vous par savoir?


— J'entends par cela tout ce dont on a fait l'expérience, tout ce qu'on a lu ou ce qu'on a appris sur Dieu, ainsi que ce que nous devons faire, les vertus que nous devons pratiquer, et toutes les choses de cet ordre, qui nous permettent de Le trouver. Et je ne fais aucune référence, bien entendu, au savoir de l'ingénieur.


La différence entre les deux est-elle si manifeste? On a appris à l'ingénieur comment obtenir certains résultats en appliquant un savoir que l'homme a accumulé au cours des siècles, et en ce qui vous concerne, on vous a appris à obtenir certains résultats intérieurs en maîtrisant vos pensées, en cultivant la vertu, en faisant des bonnes œuvres et ainsi de suite, et tout cela est également une part du savoir accumulé au long des siècles. L'ingénieur a ses livres et ses maîtres tout comme vous avez les vôtres. On vous a enseigné à tous deux une technique et vous souhaitez tous deux obtenir un résultat, chacun selon ses moyens. Vous avez une quête semblable, celle d'obtenir quelque chose. Or Dieu, ou la vérité, sont-ils des résultats? Si tel est le cas, c'est que l'esprit les a assemblés de la sorte. Et ce qui a été assemblé peut également être disjoint. Croyez-vous réellement que le savoir soit utile à la découverte de la réalité?


— Je ne parviens pas à être persuadé du contraire, en dépit de tout ce que vous dites, répondit le mari. Sans le savoir, comment suivre le chemin?


Si le but est figé, statique, si c'est une chose morte, sans mouvement, un ou plusieurs chemins peuvent effectivement y conduire. Mais la réalité, ou Dieu, quel que soit le nom que vous lui donniez, est-ce là un lieu fixe avec une adresse permanente?


— Non, naturellement, déclara le frère avec empressement.


— Mais alors, pourquoi parler de chemin? La vérité, de toute évidence, n'a pas de chemin.


— Dans ce cas, quelle est la fonction du savoir? demanda le mari.


Vous êtes le produit de ce qu'on vous a enseigné et c'est sur ce conditionnement que reposent vos expériences. Mais vos expériences, à leur tour, renforcent ou modifient votre conditionnement. Vous êtes semblable à l'électrophone sur lequel on peut effectivement mettre plusieurs disques, mais qui reste un électrophone. Et ces disques que vous jouez sont faits de ce qu'on vous a enseigné, soit par les autres, soit par votre propre expérience. N'en est-il pas ainsi?


— Si, en effet, répondit le frère, mais n'existe-t-il pas une partie de moi qui n'a pas reçu cet enseignement?


Croyez-vous? Ce que vous nommez l'Atman, l'âme, le moi supérieur, et ainsi de suite, fait toujours partie du domaine de ce que vous avez lu ou de ce qu'on vous a appris.


— Ce que vous dites est si clair et si riche de signification qu'on est convaincu en dépit de soi-même, déclara le mari.


Si vous êtes seulement convaincu, vous ne percevez pas la vérité. La vérité n'est pas une question de conviction ou d'accord. On peut en effet être en accord ou en désaccord avec certaines opinions ou conclusions, mais un fait réel n'a nul besoin d'accord: il est simplement ainsi. Dès que vous comprenez que ce qui vient d'être dit est un fait réel, vous n'êtes plus simplement convaincu: votre esprit a entrepris une transformation fondamentale. Il ne considère plus désormais la réalité à travers l'écran de la conviction ou de la croyance, mais il s'approche de la vérité, ou de Dieu, sans le moindre savoir, et sans le moindre dossier. Le dossier, c'est le moi, l'ego, celui qui est imbu de lui-même, celui qui a appris, qui a pratiqué la vertu - et qui est en conflit avec le fait réel.


— Mais pourquoi luttons-nous tellement pour acquérir le savoir, demanda le mari. Ce savoir n'a-t-il pas une situation essentielle dans notre existence?


Lorsque nous nous comprenons nous-mêmes, le savoir prend alors sa juste place. Mais sans cette compréhension, la recherche de la connaissance de soi procure le sentiment de faire quelque chose, d'arriver quelque part. C'est aussi excitant et agréable que la réussite mondaine. On peut renoncer aux choses extérieures de l'existence, mais il entre dans l'effort fait pour acquérir cette connaissance de soi la sensation de se réaliser, l'impression que le chasseur attrape le chassé et cela est semblable à la satisfaction qui découle de la possession des biens de ce monde. On ne peut parler de compréhension du soi, du moi, de l'ego lorsqu'on accumule le savoir de ce qui a été ou de ce qui est. L'accumulation déforme la perception et il n'est pas possible de com- prendre le soi dans ses activités quotidiennes et ses réactions aussi rapides que rusées, lorsque l'esprit est surchargé par le savoir. Aussi longtemps qu'il en est ainsi, et que l'esprit est lui-même le produit du savoir, il ne peut jamais être nouveau et intègre.


— Me permettra-t-on de poser une question? demanda la jeune dame avec une certaine nervosité. Elle avait écouté en silence, hésitant à poser des questions par respect pour son mari. Mais comme les deux hommes se taisaient à regret, elle en profita pour prendre la parole. J'aimerais savoir comment il est possible qu'une personne ait de la perspicacité, une sorte de perception totale, tandis que d'autres ne voient que les détails et sont incapables de saisir l'ensemble. Pourquoi n'avons-nous pas tous cette perspicacité, cette capacité de voir la totalité, que vous semblez avoir? Pourquoi celui- ci la possède-t-il et non celui-là?


Pensez-vous qu'il s'agisse d'un don?


— On pourrait le croire, répondit-elle. Mais cela signifierait que Dieu est partial et que nous n'avons guère d'espoir. J'espère qu'il n'en est pas ainsi.


Voyons de quoi il retourne. Mais au fait, pourquoi posez- vous cette question?


— Pour la raison pure et simple que je souhaite acquérir cette perspicacité.


Elle avait perdu soudain toute timidité et semblait vouloir parler autant que les deux autres.


En définitive, votre question est motivée par le désir d'obtenir quelque chose. Obtenir, réussir, ou devenir quelque chose, implique un processus d'accumulation et d'identification à ce qui a été accumulé. N'en est-il pas ainsi?


— Si, c'est vrai.


Et le fait d'obtenir implique également la comparaison, n'est-ce pas? Vous, qui n'avez pas cette perspicacité, établissez une comparaison avec quelqu'un qui la possède.


— En effet.


Mais toute comparaison de ce genre n'est que le produit de l'envie, de toute évidence. Et cette perspicacité sera-t-elle éveillée par l'envie?


— Non, sans doute.


Le monde est rempli d'envie, d'ambition, on s'en rend compte dans les quêtes incessantes et multiples de la réussite, dans la relation du disciple à son Maître, du Maître à son propre Maître, et ainsi de suite. Et cela développe certaines capacités. Mais la perception totale, la conscience totale fait-elle partie de ces capacités? Repose-t-elle sur l'envie, l'ambition? Ou bien n'entre-t-elle en existence qu'à partir du moment où tout désir d'obtenir a cessé? Vous me suivez?


— Non, je crains que non.


Le désir d'obtenir repose sur la vanité, n'est-ce pas? Elle hésita et répondit lentement:


— Maintenant que vous le faites remarquer, cela me semble évident, en effet.


De sorte que c'est votre vanité, au sens large comme au sens étroit, qui vous pousse à poser cette question?


— Oui, c'est vrai, je le crains.


En d'autres termes, vous posez cette question dans le seul but de réussir. Mais se pourrait-il que la même question - pourquoi n'ai-je pas de perspicacité? - soit posée sans la moindre envie, sans accorder d'importance particulière au « je »?


— Je l'ignore.


Peut-il exister la moindre interrogation véritable aussi longtemps que l'esprit est enchaîné à une motivation? Tant que la pensée se concentrera sur l'envie, la vanité et le désir de réussir, cette même pensée pourra-t-elle voyager au loin et librement? Pour que soit la véritable interrogation, ne faut-il pas mettre fin au centre, à l'ego?


— Voulez-vous dire que l'envie ou l'ambition, c'est-à-dire le désir d'être ou de devenir quelque chose, doit entièrement disparaître si l'on veut être profondément perspicace et pénétrant?


Puis-je vous faire remarquer, encore une fois, que vous voulez acquérir cette capacité, et vous ferez tout ce que vous pourrez, vous vous disciplinerez, afin de la posséder. C'est vous qui aspirez à posséder, qui êtes toujours l'élément important, et non pas la capacité elle-même. Or celle-ci ne se développe qu'à partir du moment où l'esprit ne subit plus la moindre motivation.


— Mais vous avez également dit que l'esprit est le produit du temps, du savoir, de la motivation. Comment un tel esprit pourrait-il se libérer de toute motivation?


C'est à vous-même qu'il faut poser cette question, non pas superficiellement et au seul niveau verbal, mais aussi sérieusement que l'homme affamé cherche la nourriture. Lorsque vous vous renseignez, que vous posez des questions, il est important que vous découvriez par vous-même les raisons qui vous poussent à poser ces questions. Vous pouvez interroger par pure envie, ou vous pouvez demander sans le moindre motif. L'état de l'esprit qui s'interroge vraiment sur cette capacité de perception totale est un état d'humilité complète, d'immobilité absolue. Et c'est cette humilité même, cette immobilité, qui constitue cette capacité. Ce n'est pas quelque chose que l'on peut obtenir. - Jiddu Krishnamurti


Note 27 - Pourquoi ne suis-je pas perspicace ? - Commentaire sur la vie tome 3


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