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Le désir et la douleur de la contradiction

Deux hommes étaient en train de creuser une tombe, longue et étroite. La terre était légère et sableuse, sans trop d'argile, et il n'était pas très difficile de creuser. Ils étaient maintenant en train d'égaliser les coins et de biens tailler le pourtour. Quelques cocotiers surplombaient cette tombe, lourdement chargés de noix de coco dorées.

Les hommes ne portaient que des pagnes et leurs corps nus brillaient dans le soleil matinal. La terre meuble était encore humide des pluies récentes et les feuilles des arbres, caressées par un vent léger, étincelaient dans l'air pur du matin. C'était une journée magnifique et comme le soleil atteignait juste la cime des arbres, il ne faisait pas encore trop chaud. La mer était d'un bleu pâle, et très calme, et les vagues blanches venaient paresseusement mourir sur le sable. Il n'y avait pas un seul nuage dans le ciel et la lune déclinante était au milieu de sa course. L'herbe était verte et il y avait des oiseaux partout, qui s'interpellaient sur différentes notes. Tout était extrêmement paisible.


Les deux hommes disposèrent deux longues planches en travers du trou étroit, et les attachèrent avec une corde solide. Leurs pagnes clairs et leurs corps sombres et bronzés donnaient de la vie à cette tombe vide. Puis ils partirent, et la terre humide séchait rapidement au soleil. C'était un grand cimetière, pas très ordonné, mais bien tenu. Les rangées de tombes blanches aux noms gravés avaient été décolorées par les nombreuses pluies. Deux jardiniers travaillaient là toute la journée, arrosant, émondant, plantant et semant. L'un était grand, et l'autre petit et gros. Hormis un linge sur la tête pour se protéger du soleil, eux aussi ne portaient que des pagnes et leur peau était presque noire. Lorsqu'il pleuvait, leur costume restait semblable et l'eau lavait leur corps sombres. Le plus grand était pour l'instant en train d'arroser un buisson en fleurs qu'il venait de planter. Avec un grand pot d'argile au col étroit, il arrosait les fleurs et les feuilles. Le pot luisait au soleil, tandis que les muscles de son corps se tendaient, et il se tenait avec grâce et dignité. Il offrait un spectacle agréable à regarder. Les ombres étaient maintenant bien marquées.


L'attention est une chose étrange. Lorsque nous regardons, c'est toujours au travers d'un écran de mots, d'explications et de préjugés, et nous n'écoutons qu'au travers des jugements, des comparaisons et des souvenirs. Le simple fait de mettre un nom sur une fleur, ou sur un oiseau, est en soi une contradiction. L'esprit n'est jamais immobile pour regarder et entendre. Dès qu'il se met à regarder, il entreprend son vagabondage habituel, et il entre dans l'acte même de l'écoute une notion d'interprétation. de souvenir, d'agrément et l'attention se perd. L'esprit peut s'absorber dans ce qu'il voit ou ce qu'il entend, comme l'enfant dans son jouet, mais cela n'est pas l'attention. Et la concentration n'est pas non plus l'attention, car la concentration indique la sélection et la résistance. L'attention existe seulement lorsque l'esprit n'est pas absorbé par une idée ou par un objet, intérieur ou extérieur. L'attention est un bienfait total.


C'était un homme d'un certain âge, presque chauve, aux yeux clairs et perspicaces, et au visage marqué par l'inquiétude et les soucis. Père de plusieurs enfants, il raconta comment sa femme était morte en mettant au monde leur dernier-né, et tous maintenant vivaient chez des parents. Bien qu'il travaillât encore, son salaire était minime et il était difficile de joindre les deux bouts mais il réussissait pourtant à s'en sortir. Le fils aîné gagnait sa vie et le cadet faisait ses études. Il venait lui-même d'une famille qui avait d'austères traditions séculaires et son passé lui était maintenant fort utile. Mais pour la génération actuelle, les choses seraient très différentes. Le monde changeait très rapidement et les vieilles traditions s'effondraient. Quoi qu'il en soit, la vie suivrait son cours, et il était vain de se plaindre. Il n'était d'ailleurs pas venu parler de sa famille, ou du futur, mais de lui-même.


— D'aussi loin que remontent mes souvenirs, il me semble que j'ai toujours été dans un état de contradiction. J'ai toujours eu des idéaux sans pouvoir les suivre. J'ai ressenti depuis l'enfance un attrait pour la vie monacale, la vie solitaire et méditative, mais j'ai pourtant fondé une famille. J'ai aussi souhaité me consacrer à l'étude, mais au lieu de cela, je suis devenu un simple bureaucrate. Toute ma vie n'a été qu'une suite de contradictions gênantes et aujourd'hui encore je suis pris dans des contradictions internes qui me sont très pénibles. Je veux être en paix avec moi-même, mais on dirait que je ne parviens pas à concilier tous ces désirs conflictuels. Que dois-je faire?


Il est impossible, de toute évidence, qu'existe jamais une harmonie ou une intégration entre des désirs contradictoires. L'ambition et le désir de la paix iront-ils jamais de pair? Ne sont-ils pas contradictoires et incompatibles par essence?


— Mais les désirs conflictuels ne peuvent-ils être maîtrisés? Ne peut-on dompter ces chevaux sauvages?


N'avez-vous pas essayé?


— Si, depuis de nombreuses années. Et y avez-vous réussi?


— Non. Mais c'est sans doute parce que je n'ai pas réussi à discipliner le désir, je n'ai pas suffisamment essayé. La faute n'en est pas à la discipline mais à celui qui ne sait pas l'appliquer.


N'est-ce pas en voulant discipliner ce désir que l'on suscite la contradiction? La discipline est avant tout résistance et refoulement, ce qui débouche sur le conflit. Lorsque vous disciplinez le désir, quel est ce « vous » qui impose cette discipline?


— C'est la partie supérieure de l'esprit.


Vraiment? N'est-ce pas plutôt une partie de l'esprit qui essaye d'en dominer une autre, un désir qui essaye d'en refouler un autre? Or ce refoulement d'une partie de l'esprit par un autre que vous nommez « partie supérieure de l'esprit » ne peut dé- boucher que sur le conflit. Toute résistance est génératrice de conflit. Et autant qu'un désir puisse en refouler ou en maîtriser un autre, cette soi-disant partie supérieure de l'esprit suscite d'autres désirs qui sont bientôt en révolte. Le désir se multiplie, il ne s'agit jamais d'un seul désir. N'avez-vous point remarqué?


— Si, j'ai remarqué qu'en essayant de discipliner un désir particulier, on en fait naître d'autres. Il faut s'occuper de chacun séparément.


Et passer ainsi sa vie à poursuivre et à vaincre un désir après l'autre - pour finir par découvrir que le désir demeure. La volonté est désir et elle peut dominer tyranniquement toutes les autres formes de désirs. Mais ce qui est conquis de la sorte doit sans cesse être reconquis. La volonté peut devenir une habitude, et l'esprit qui fonctionne dans la routine de l'habitude est mécanique, mort.


— Je ne suis pas sûr de saisir tout ce que vous dites, mais j'ai parfaitement conscience des contradictions et des embarras du désir. S'il n'y avait qu'une seule contradiction en moi, je pourrais en supporter le conflit, mais il y en a plusieurs. Comment faire pour être en paix?


C'est une chose que de comprendre, une autre que de désirer être en paix. La paix suit effectivement la compréhension, mais le simple désir d'être en paix ne fait que renforcer le désir qui est à la source de tous les conflits. Un puissant désir qui étouffe les autres n'entraîne jamais la paix, tout au plus édifie-t-il une muraille dont il est prisonnier.


— Mais alors comment sortir de ce filet de désirs contradictoires?


Le « comment » procède-t-il de la recherche, ou n'est-il que la demande d'une méthode permettant de mettre fin à la contradiction?


— Je suppose que je cherche une méthode. Mais n'est- ce pas uniquement par la pratique rigoureuse et patiente de la méthode appropriée que l'on peut mettre fin à ce conflit?


Toute méthode, encore une fois, implique que l'on fasse un effort pour maîtriser, refouler ou sublimer le désir, et cet effort donne naissance à la résistance sous ses différentes formes, subtiles ou évidentes. C'est un peu comme si l'on vivait dans un couloir étroit qui vous empêcherait de voir l'immensité de la vie.


— Vous semblez être tout à fait opposé à la discipline. Je vous fais seulement remarquer qu'un esprit discipliné et modelé n'est pas un esprit libre. Lorsque se produit la compréhension du désir, la discipline perd toute signification. La compréhension du désir est beaucoup plus importante que la discipline, qui consiste simplement à se conformer à un désir.


— Mais s'il ne doit exister nulle discipline, comment l'esprit pourra-t-il se libérer du désir qui crée toutes ces contradictions?


Le désir ne crée pas la contradiction. Le désir eut la contradiction. C'est pourquoi il est essentiel de comprendre le désir.


— Qu'entendez-vous par là?


Il s'agit d'avoir une conscience lucide du désir, sans le nommer, le rejeter ou l'accepter. Avoir simplement conscience de l'existence du désir, comme de celle d'un enfant. Si vous voulez comprendre un enfant, vous devez l'observer, et une telle observation est impossible si les moindres notions de condamnation, de justification ou de comparaison interviennent. De la même façon, pour comprendre le désir, il faut en avoir une conscience simple et lucide.


— Cela suffira-t-il à faire cesser la contradiction interne?


Est-il possible d'offrir la moindre garantie? Et ce besoin d'être certain, d'être en sécurité - n'est-ce pas là une autre forme de désir?


Avez-vous jamais connu un instant dépourvu de toute contradiction interne?


— Peut-être pendant le sommeil, mais jamais autrement.


Le sommeil n'est pas nécessairement un état de paix, ni libéré de la contradiction interne - mais c'est une autre question.


Pourquoi n'avez-vous jamais connu un tel état? Avez-vous fait l'expérience de l'action totale - cette action qui implique votre esprit et votre cœur en même temps que votre corps, la totalité de votre être?


— Je n'ai malheureusement jamais connu de moment d'une telle pureté. Un tel oubli de soi doit être une véritable félicité, mais cela ne m'est jamais arrivé et je crois que rares sont les bienheureux en ce domaine.


Lorsque le moi est absent, n'éprouvons-nous pas l'amour - non pas l'amour que l'on nomme personnel ou impersonnel, divin ou profane, mais l'amour libéré de l'esprit et de ses interprétations?


— Parfois, lorsque je suis au bureau, il arrive qu'un étrange sentiment « d'autre chose » m'envahisse en effet - mais c'est si rare. Si seulement cela pouvait durer.


Quels thésauriseurs nous sommes! Nous voulons conserver ce qui ne peut pas l'être ; nous voulons nous souvenir de ce qui n'est pas de l'ordre de la mémoire. Tous ces souhaits, ces quêtes, ces réussites qui constituent le désir d'être, de devenir, donnent lieu à la contradiction du moi. Le moi ne peut jamais connaître l'amour, mais seulement le désir, avec son cortège de contradictions et de souffrances. L'amour ne se poursuit pas, ne s'obtient pas. On ne l'achète pas en pratiquant la vertu. De tels comportements sont de l'ordre du moi, du désir. Et le désir est indissolublement lié à la douleur de la contradiction. - Jiddu Krishnamurti


Note 48 - Le désir et la douleur de la contradiction - Commentaire sur la vie tome 3

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